Immigration "choisie"

Publié le par immigrants

Il a posé sa main sur le ventre de sa femme, délicatement, puis il s’est penché, tendrement.
Attends, fils, patience, le temps n’est pas encore venu.
Elle le regarde, confiante.
Ils se sont mariés, il y a peu, comme en secret et les gens du village ont dit :
"Maintenant, ça ne peut plus durer, la situation devient trop dangereuse pour vous et pour nous. Il faut vous en aller".
Elle a juste quinze ans et elle regarde son homme. Lui, il sait ce qu’il faut faire, ils les conduira là-bas.
Elle a pris ses chaussures vernies, ses chaussures de mariée, un petit baluchon. Il a mis les 50 dollars contre sa peau, ses seuls papiers.
Il est minuit et ils attendent le camion.
Il pense à ses parents, probablement enfermés dans une geôle de la capitale. Il revoit les miliciens les emmener de force, le regard fier de son père, les larmes muettes de sa mère. Puis la vie sans vie, la vie cachée. Quelques villageois l’ont nourri parfois mais, ici comme partout dans le pays, contre un simple bout de pain tu pourrais dire ou faire n’importe quoi. Les miliciens le savent bien.
Le camion arrive dans un nuage de poussière. La route est longue, tellement longue.
Attends, fils, patience, le temps n’est pas encore venu.
Elle laisse son village, elle laisse ses amies, elle laisse ses poupées. Elle laisse son enfance. De parents, elle n’en a plus depuis longtemps. Depuis qu’on met en prison les instituteurs, depuis qu’on tue sur la place publique ceux qui disent tout haut ce que le peuple pense tout bas.
Ils ont roulé des jours et des nuits, ils ont marché dans la chaleur, ils ont dormi sous les étoiles. Ils ne sont pas seuls, presque vingt, et le groupe augmente au fur et à mesure qu’ils se rapprochent.
Son ventre s’est encore arrondi, un peu plus. Elle peine à marcher, le souffle lui manque trop souvent.
Attends, fils, patience, le temps n’est pas encore venu.
La nuit, quand ils pansent leurs plaies, allongés sur le sol, en cercle autour d’un faible feu, il raconte encore :
"Au pays des droits de l’homme, nous pourrons élever notre fils, tu verras. Au pays des droits de l’homme, je trouverai un bon travail et nous pourrons même étudier. Tu sais, l’école est gratuite au pays des droits de l’homme".
Elle lui sourit et lui dit :
"Et si c’est une fille ? Irons-nous au pays des droits de la femme ?"
Il éclate d’un rire confiant.
Ils roulent des jours et des nuits, ils marchent dans la chaleur, ils dorment sous les étoiles et ils arrivent enfin à la frontière. Le passeur les laisse et leur dit qu’il faut attendre le bon moment.
Attends, fils, patience, le temps n’est pas encore venu.
Dans la forêt, silencieux et affamés, ils attendent. Longtemps.
Son ventre lui pèse, elle est lourde de tous ces jours et de toutes ces nuits. Quand le soleil est couché, ils regardent ensemble les lumières de la ville et ils imaginent la vie de ceux qui sont là-bas, au pays des droits de l’homme. Les supermarchés remplis, la liberté, la parole libérée, les enfants qui jouent dans les squares, les vieux assis qui discutent sur le seuil des maisons, les belles toilettes des femmes, le jour même la nuit.
Le passeur revient et leur dit qu’il faut payer. Les 50 dollars ne suffisent plus. " Il faut vous décider, ces chaussures, donnez-les moi, et cette bague aussi. " C’est le seul souvenir qui lui reste de sa mère, son seul lien. La bague disparaît dans les mains du passeur. Elle ne pleurera pas, son homme détourne les yeux.
Ils ont couru dans les buissons, sans un bruit ils sont montés dans la frêle embarcation et ils ont espéré. Les voilà sur le rivage. Des hommes et des femmes au pays des droits de l’homme.
Elle est coupée en deux par la douleur qui déchire son ventre. 
Attends, fils, patience, le temps n’est pas encore venu.
Non, mon amour, le temps est venu, je ne pourrai pas attendre. Il soutient sa femme et ils avancent tous deux dans la rue déserte. Elle ne peut s’empêcher de crier. Des rideaux se tirent aux fenêtres des maisons. " Qui vient nous réveiller à cette heure ? Laissez dormir les braves gens ! ". Il appelle au secours mais personne ne répond. 
Une voiture de police. " Vos papiers ". Ils n’en ont pas.
Les braves gens se rendorment rassurés, les étrangers sont partis, la police a bien fait son travail.
Dans un bureau, un homme mal réveillé leur demande s’ils ont de la famille au pays des droits de l’homme. Ils n’en ont pas. " Avez-vous au moins fait des études, êtes vous hautement qualifiés ? ". Ils n’ont pas été à l’école, est-ce que quelqu’un sait ici que là-bas, seuls les gosses de riches peuvent étudier ? L’officier remplit un imprimé sans plus leur adresser la parole.
Dans le fourgon, ils font le trajet en sens inverse et les lumières de la ville s’éloignent, et le pays des droits de l’homme s’efface.
Trois êtres humains, hautement qualifiés pour l’amour, hautement qualifiés pour le bonheur, hautement qualifiés pour la vie…

 
Texte envoyé par Tiphaine

Publié dans libre expression

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Commenter cet article

tiphaine 21/06/2007 23:06

je ne l'ai pas lu et je le note ! merci!

Mimi 19/06/2007 22:20

Tiphaine, as-tu lu El Dorado de Laurent Gaudé ?
Ton texte m'y fait penser...